Portée par des regroupements de journalistes spécialisés en la matière, la première conférence mondiale des journalistes scientifiques francophones s’est tenue du 10 au 16 octobre 2022 à Dakar au Sénégal, avec une emphase sur le rôle du journalisme scientifique devant l’urgence climatique.
Le temps d’une semaine, la sphère scientifique a véritablement marqué une pause pour une virée complète dans la capitale sénégalaise. Jamais par le passé plus d’une soixantaine de journalistes scientifiques francophones de 21 pays du monde ne s’étaient retrouvés pour échanger autour des questions scientifiques. Au-delà d’un symbole, la première conférence des journalistes scientifiques francophones était surtout la réplique à la crise inédite d’information que le monde entier a expérimentée avec la survenue de la pandémie à Coronavirus.
Malgré les inondations, les sécheresses et autres variations climatiques devenues monnaie courante, les questions scientifiques sont encore « mal traitées ». « Nous avons la conviction que la couverture du climat est essentielle et importante. Et il fallait que les journalistes se rencontrent pour tirer les leçons de cette crise. », a lancé Kossi Balao, le président du Réseau des journalistes Scientifiques d’Afrique francophone et président du comité d’organisation à l’ouverture des travaux de Dakar.
C’est avec la participation peu habituelle des scientifiques que ces journalistes scientifiques francophones du monde entier ont voulu poser les jalons de meilleurs horizons pour la spécialité. Laboratoire de circonstance, le Centre d’Etudes des Sciences et Techniques de l’information de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar a abrité un peu moins d’une quinzaine d’activités (tables rondes, panels d’experts, ateliers) organisées à l’occasion.
Des questions liées aux changements climatiques, à l’insécurité alimentaire et hydrique aux modèles agricoles adaptés à l’ère des changements permanents, la conférence de Dakar a aussi mis une emphase sur des questions sanitaires d’importance comme les maladies négligées à l’instar des Zoonoses. Autant les journalistes scientifiques ont été édifiés sur les nouvelles approches de traitement et de diffusion des informations scientifiques en direction du public, autant leurs réalités plurielles étaient édifiantes. « Il y aura les comptes rendus des différents ateliers, la présentation des outils utiles sur le site de la conférence » a assuré Magali Reinert du comité d’organisation. L’ambition est de permettre aux autres journalistes du monde d’en profiter.
L’un des constats majeurs de la première conférence des journalistes scientifiques francophones c’est le peu d’intérêt réservé à cette spécialité dans les rédactions en Afrique et partout dans le monde. Les participants l’ont abondamment souligné. Pour Huma Khamis , la vice-présidente l’association Suisse du Journalisme Scientifique (ASJS) « c’est le clairement le parent pauvre du journalisme ». Et cela pour plusieurs raisons à lui en croire « Le premier coupable ce sont les rédactions qui décident que la science ne peut pas intéresser le public. La deuxième limite ce sont les scientifiques qui considèrent que certains sujets sont trop compliqués et que la population a d’autres préoccupations », développe Huma Khamis.
Kossi Balao pointe du doigt la précarité observée dans les pays africains. « Le contexte politique affecte la manière dont les journalistes travaillent. Tout est politisé et de ce fait les journalistes ne couvrent que l’actualité politique, l’actualité économique. Aussi, Les médias n’ont pas les moyens pour rémunérer convenablement les journalistes. C’est pourquoi ils se ruent sur des activités qui peuvent leur être rentables tout de suite et pensent qu’un sujet scientifique n’est pas vendeur. » Conclut-il.
Dans la mosaïque de ces problèmes auxquels sont régulièrement butés les journalistes scientifiques dans le monde, la particularité des challenges de ceux exerçant en Afrique a retenu l’attention de leurs confrères européens qui n’ont pas l’habitude des contraintes liées à la connexion internet ou à la liberté d’expression « Nous on prend des risques en traitant certains sujets. Mais des risques limités aux réseaux sociaux. Tout à coup on découvre que nos confrères, qui traitent des questions scientifiques, peuvent être en danger quand ils font exactement la même chose que nous. Pour moi c’était une leçon humaine extraordinaire à laquelle je ne m’attendais pas », avoue Huma Khamis.
Courant la première conférence des journalistes scientifiques francophones, il a largement été question des stratégies à mettre en route pour favoriser une meilleure pratique et partant la pérennité de la spécialité. A ce titre, la conférence de Dakar a été fondatrice « Quand on a eu l’idée de faire cette conférence, on s’est dit qu’on va échanger des connaissances, des savoirs, pour voir comment les pratiques du journalisme scientifique ont changé. Ce qui m’a beaucoup touché c’est que durant la première journée, on a eu un énorme moment d’échange et on a vraiment senti que les soixante journalistes scientifiques qui étaient là avaient besoin de partager leur expérience. C’est étonnant parce que c’est quelque chose à laquelle on avait pas du tout pensé. » a confié Huma Khamis conjointement membre du comité d’organisation.
« Je me suis rendue compte que la manière avec laquelle je traitais les sujets sur les questions scientifiques était approximative ». Rahilatou Soumana Hassane, participante à la conférence de Dakar
A l’évidence, la rencontre de Dakar a été le détonateur de grandes révolutions. Alors qu’elle n’avait pas un intérêt particulier pour le journalisme scientifique du haut de ses six années de journaliste généraliste, la participation de la Nigérienne Rahilatou Soumana Hassane à la première conférence des journalistes scientifiques francophones l’a comme investie d’une nouvelle mission. « Je crois que je n’ai jamais autant rencontré des scientifiques et des journalistes scientifiques. Cette semaine à Dakar a été une école pour moi, j’ai beaucoup appris et je me suis rendue compte que la manière avec laquelle je traitais les sujets sur les questions scientifiques était approximative, même si je restais dans les règles du métier. Avec tout ce que j’ai appris, à mon retour je vais les mettre en application et apporter un plus à ma rédaction pour le bien des Nigériens. » S’est résolue la journaliste qui compte mettre à profit le riche carnet d’adresse qu’elle tient désormais à la faveur de ce rendez-vous.
Pas loin de la mission que s’est fixé le journaliste d’investigation malgache Yves Samoelijaona. « Avant j’étais uniquement journaliste d’investigation. Je vais désormais m’impliquer en tant que journaliste scientifique également. J’ai des idées articles scientifiques que je vais traiter dans les mois qui viennent pour le bien du peuple malgache. Je vais appliquer toutes les connaissances que j’ai reçues au contact des confrères et des scientifiques », a promis le journaliste.
Le comité d’organisation a la conviction que ce partage d’expérience s’est révélé opportun , ce d’autant qu’il a donné le ton d’un meilleur accompagnement des journalistes au moyen des opportunités particulièrement pour les journalistes africains « Je travaille avec un média dénommé Reporter qui est intéressé par des collaborations avec des journalistes africains sur des questions environnementales. J’espère que ça donnera lieu à des collaborations avec des journalistes africains qui pourront aussi publier en France », a lancé la journaliste Magali Reinert, membre du comité d’organisation.
Dans le même temps, Agnès Vernet la présidente de l’Association des Journalistes de la Presse d’information (AJSPI) n’a pas caché l’ambition de son entité de « nouer des partenariats, afin de pouvoir réaliser des enquêtes transfrontalières, de voir naître des collaborations qui permettront au journalisme scientifique de vivre de cette langue partagée et des rencontres qu’a occasionnés la conférence. », se projette la journaliste.
Lors même que la première conférence des journalistes scientifiques se tenait encore, l’idée de la prochaine édition faisait déjà du chemin dans les esprits. Quand on est ému comme Kossi Balao et l’ensemble du comité d’organisation de l’engouement qu’a suscité un évènement dont la préparation aura été plus que laborieuse, on est certainement habité par l’idée de renouveler l’expérience. Co-organisée par le Réseau des journalistes Scientifiques d’Afrique francophone (RJSAF), l’Association des Journalistes de la Presse d’information (AJSPI), l’Association des Communicateurs scientifiques du Québec (ACS) et l’association Suisse du Journalisme Scientifique (ASJS), la première conférence des journalistes scientifiques francophones n’a pas bénéficié de soutiens privés. Toute chose qui n’a pas entaché la bonne organisation de l’évènement. Mais les organisateurs promènent le regret de n’avoir permis qu’à une trentaine de journalistes africains de bénéficier de cette opportunité sur les 200 qui ont candidaté à la bourse.
Mais l’espoir se dessine à l’horizon, notamment avec l’ambition affichée par la plateforme britannique Scidev.net de devenir partenaire à part entière du projet pour l’organisation de l’acte II de la conférence des journalistes scientifiques francophones. « C’était vraiment intéressant d’assister aux différents échanges et d’apprécier les idées qui jaillissaient des différents ateliers. Nous avons en projet d’organiser une pareille mobilisation l’année prochaine ou l’année d’après, en collaboration avec les réseaux de journalistes scientifiques francophones. », a déclaré Ben Deighton le responsable éditorial de Scidev.Net à l’issue de sa participation aux travaux de Dakar. Le mystère ne reste donc entier que sur le lieu et la date qui seront retenues pour la prochaine édition.
Par Romulus Dorval Kuessié
L’article original est à retrouver en cliquant sur ce lien https://cameroonvoice.com/news/2022/11/28/lecons-de-la-premiere-conference-des-journalistes-scientifiques-francophones/